Burundi avril 2011 au cours de la mission de formation chirurgicale que Chirurgie Solidaire a effectuée à l’hôpital Rema (province de Ruyigi) en avril 2011, j’ai été marqué par l’histoire suivante qui illustre une pathologie particulière et la difficulté de sa prise en charge dans le contexte d’un hôpital isolé au milieu des collines de l’est Burundi.

      Le Docteur Thierry, médecin de l’hôpital le plus avancé en chirurgie, me présente un homme de 34 ans, se plaignant de fatigue et d’une importante voussure de l’abdomen apparue en quelques années. Des scarifications cutanées en regard témoignent d’un recours à la médecine traditionnelle. Le diagnostic est déjà fait d’une volumineuse rate occupant les deux tiers de l’abdomen attribuée à un paludisme chronique, et n’ayant pas réagi au traitement médical. Outre le risque de rupture mortelle au moindre traumatisme, elle est responsable d’une anémie importante (expliquant la fatigue) et surtout d’une baisse importante du taux des plaquettes sanguines exposant le patient à des hémorragies. Thierry en propose l’ablation (« splénectomie »). J’hésite… Chez nous on attendrait, on ferait d’autres examens (scanner, immunologie), on tenterait un nouveau traitement médical à long terme. Rien de cela n’est possible ici… Je fais valoir le risque opératoire, le peu de possibilités de transfusions sanguines, la fragilité de tout splénectomisé face aux infections… 

​L'intervention

Histoire d'une grosse rate

Le staff médical insiste : on ne peut laisser le patient repartir comme cela dans sa colline…

Je me rends à leurs arguments. J’aiderai Thierry  qui n’a encore jamais réalisé une aussi grosse

opération.

Le jour J arrive. On a pu préparer une petite réserve de sang. Wilson, notre anesthésiste formateur

burundais,membre de CS, a laissé son élève Emmanuel endormir et intuber le patient.

Thierry fait sur mes conseils une très large ouverture de l’abdomen. Je n’ai pas besoin de beaucoup

le guider pour qu’il trouve et ligature en premier l’artère nourricière de la rate. Le risque le plus important

de saignement est derrière nous…Mais reste la veine, grosse et tendue comme un tuyau d’arrosage.

La voilà qui explose littéralement au moment où on commence à la disséquer et où… la lumière s’éteint ! Faute de démarrage automatique du groupe électrogène, c’est aux automatismes humains  de jouer : celui  du chirurgien d’écraser la veine en masse entre le pouce et l’index , et celui de notre panseuse Nicole de nous placer sur la tête deux lampes frontales . Elle les avait à portée de main depuis une première alerte lors d’une opération précédente. Les deux rayons lumineux suffisent pour évacuer à la compresse  le sang épanché (l’aspirateur est du même coup en panne !) et pour compléter la compression hémostatique provisoire.. 

De l’autre côté du champ, Wilson,  armé d’une lampe de poche, signale que tout va bien. Plus de peur que de mal : le sang perdu, un litre environ, provenait surtout de la rate et non de la circulation générale. On n’a plus qu’à attendre quelques minutes que le scialytique se rallume pour  continuer l’opération et finir d’accoucher cette fichue rate, plus grosse qu’un nouveau-né (4,5 kg).

 

Thierry referme le ventre en silence, comme méditant la lourde responsabilité qui pèsera sur ses épaules le jour où, premier chirurgien avancé de la région, il aura non seulement à affronter seul de telles situations, mais aussi à tenir auprès de ses jeunes collègues ma place de formateur. De mon côté je me tais aussi en mesurant combien cette histoire résume à elle-seule tout ce qui justifie notre formation sur le terrain, malgré ses limites et parfois sa maladresse : la réponse à une demande motivée, l’échange avec ceux qui nous forment à leurs conditions locales, enfin le but ultime : former des formateurs qui prendront un jour notre relais.

Docteur Xavier Pouliquen

Rate de 4,5kg